Chengdu Weiqi Center

Annonces




un livre

Extrait de "L'élégance du hérisson", roman de Muriel Barbery.

Paloma, une des deux héroïne parle du go. Avant de citer le passage en
question voilà comment elle se présente: je m'appelle Paloma, j'ai
douze ans, j'habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches.
Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c'est le
bocal à poissons, la vacuité et l'ineptie de l'existence adulte.
Comment est-ce que je le sais? Il se trouve que je suis très
intelligente. Exceptionnellement intelligente même. C'est pour ça que
j'ai pris ma décision: à la fin de cette année scolaire, le jour de mes
treize ans, je me suiciderai.

Voici l'extrait:

Je me suis pris un savon par papa parce que j'ai repris un de ses
invités qui disait une chose fausse. En fait, c'était le père de
Tibère. Tibère c'est le copain de ma soeur Colombe. (...) Donc au
dîner, le père de Tibère a dit: "comment? vous ne connaissez pas le go,
ce fantastique jeu japonais? Je produis en ce moment une adaptation du
roman de Sa Shan, la joueuse de go, c'est un jeu fa-bu-leux,
l'équivalent japonais des échecs. Voilà encore une invention que nous
devons aux Japonais, c'est fa-bu-leux, je vous assure!". Et il s'est
mis à expliquer les règles du go. C'était n'importe quoi. Et d'une, ce
sont les Chinois qui ont inventé le go. Je le sais parce que j'ai lu le
manga culte sur le go. Ça s'appelle "Hikaru no go". Et de deux, ce
n'est pas un équivalent japonais des échecs. À part le fait que c'est
un jeu de plateau et que les deux adversaires s'affrontent avec des
pièces noires et blanches, c'est aussi différent qu'un chien d'un chat.
Aux échecs, il faut tuer pour gagner. Au go, il faut construire pour
vivre. Et de trois, certaines règles énoncées par
monsieur-je-suis-le-père-d'un-crétin étaient fausses. Le but du jeu
n'est pas de manger l'autre mais de construire un plus grand
territoire. La règle de prise des pierres stipule qu'on peut se
"suicider" si c'est pour prendre des pierres adverses et non qu'on a
interdiction formelle d'aller là où on est automatiquement pris.
Alors quand monsieur-j'ai-mis-au-monde-une-pustule a dit: "Le système
de classement des joueurs commence à 1 kyu et ensuite on monte jusqu'à
30 kyu puis après on passe aux dans: 1° dan, puis 2°, etc." je n'ai pas
pu me retenir, j'ai dit: "Non, c'est dans l'ordre inverse: ça commence
à 30 kyu et après on monte jusqu'à 1."
Mais monsieur-pardonnez-moi-je-ne-savais-pas-ce-que-je-faisais s'est
obstiné d'un air mauvais: "Non, chère demoiselle, je crois bien que
j'ai raison." J'ai fait non de la tête pendant que papa fronçait les
sourcils en me regardant. Le pire, c'est que j'ai été sauvée par
Tibère. "Mais si, papa, elle a raison, 1° kyu c'est plus fort." Tibère
est un matheux, il joue aux échecs et au go. Je déteste cette idée. Les
belles choses devraient appartenir aux belles gens. Mais toujours
est-il que le père de Tibère avait tort et que papa, après le dîner,
m'a dit avec colère: "Si tu n'ouvres la bouche que pour ridiculiser nos
invités, abstiens-toi." Qu'est-ce que j'aurais dû faire? Ouvrir la
bouche comme Colombe pour dire: "La programmation des Ama,diers me
laisse perplexe" alors qu'elle serait bien incapable de citer un vers
de Racine, sans parler d'en voir la beauté? Ouvrir la bouche pour dire,
comme maman: "Il paraît que la Biennale de l'an passé était très
décevante" alors qu'elle se tuerait pour ses plantes en laissant brûler
tout Vermeer? Ouvrir la bouche pour dire, comme papa: "L'exception
culturelle française est un paradoxe subtil", ce qui est au mot près ce
qu'il a dit aux seize dîners précédents? Ouvrir la bouche comme la mère
de Tibère pour dire: "Aujourd'hui, dans Paris, vous ne trouvez plus de
bons fromagers", sans contradiction, cette fois, avec sa nature
profonde de commerçante auvergnate?
Quand je pense au go... Un jeu dont le but est de construire du
territoire, c'est forcément beau. Il peut y avoir des phases de combat
mais elles ne sont que des moyens au service de la fin, faire vivre ses
territoires. Une des plus belles réussite du jeu de go, c'est qu'il est
prouvé que, pour gagner, il faut vivre mais aussi laisser vivre
l'autre. Celui qui est trop avide perd la partie: c'est un subtil jeu
d'équilibre où il faut réaliser l'avantage sans écraser l'autre.
Finalement, la vie et la mort n'y sont que la conséquence d'une
construction bien ou mal bâtie. C'est ce que dit un des personnages de
Taniguchi: tu vis, tu meurs, ce sont des conséquences. C'est un
proverbe de go et un proverbe de vie.
Vivre, mourir: ce ne sont que des conséquences de ce qu'on a construit.
Ce qui compte, c'est bien de construire. Alors voilà, je me suis donné
une nouvelle astreinte. Je vais arrêter de défaire, de déconstruire, je
vais me mettre à construire. Même Colombe, j'en ferai quelque chose de
positif. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait au moment où on meurt et,
le 16 juin prochain, je veux mourir en construisant.



Article ajouté le 2006-12-13 , consulté 106 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " actualites /news "

Retour aux articles


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever


Design by Kulko et krek : kits graphiques